Comment lutter contre la teigne au rucher : méthodes naturelles et stratégies efficaces pour protéger vos colonies

Comment lutter contre la teigne au rucher : méthodes naturelles et stratégies efficaces pour protéger vos colonies

Un soir d’août, alors que le rucher se couchait dans une lumière dorée, j’ai vu pour la première fois la vraie colère silencieuse de la teigne. Des fils soyeux, des galeries dans la cire, une odeur de poussière chaude… Mes plus beaux cadres de réserve transformés en toile d’araignée. Les abeilles, elles, continuaient à rentrer du nectar, comme si de rien n’était. C’est là que j’ai compris : la teigne n’est pas un monstre qui attaque de front, elle est l’ombre qui s’infiltre dès que la colonie baisse la garde.

Si vous avez déjà ouvert une ruche ou un carton de cadres et découvert ce spectacle désolant, vous savez de quoi je parle. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut apprendre à vivre avec la teigne… sans lui laisser les clefs du rucher. Voyons ensemble comment la connaître, la prévenir et la combattre avec des méthodes naturelles, efficaces et respectueuses de nos colonies.

Comprendre la teigne : un parasite de l’ombre, pas un prédateur de la lumière

Sous le nom de « teigne de la cire » se cachent principalement deux espèces : la grande teigne (Galleria mellonella) et la petite teigne (Achroia grisella). Le principe est le même : ce sont les larves, et non les papillons adultes, qui font les dégâts.

Les papillons, discrets et nocturnes, profitent des moments de faiblesse ou des fissures pour s’introduire dans la ruche et pondre leurs œufs dans les zones sombres et abritées. Les larves, elles, se nourrissent de :

  • cire (surtout les vieux rayons foncés, riches en cocons et débris),
  • cocons, pollen, miel,
  • débris divers au fond de la ruche (cadavres d’abeilles, propolis, etc.).

Résultat : elles creusent des galeries, tissent des fils, trouent les alvéoles. Les cadres deviennent inutilisables, les abeilles sont gênées dans leur activité, voire quittent la ruche si l’infestation est massive.

Important : une colonie forte, populeuse, sur un nombre de cadres adapté, sait généralement contenir la teigne. Celle-ci profite surtout :

  • des colonies faibles ou orphelines,
  • des ruches abandonnées,
  • des cadres stockés hors des ruches.

Autrement dit, la teigne nous renseigne souvent plus sur l’état de la colonie… que sur sa propre agressivité.

Reconnaître les signes de la teigne au rucher

La teigne agit en coulisses, mais certains indices ne trompent pas. Lors des visites, soyez attentif à :

  • Fils soyeux et galeries : comme des toiles fines qui relient les alvéoles ou parcourent les rayons.
  • Cadres « grignotés » : alvéoles trouées, cire effondrée, zones complètement détruites.
  • Petites crottes sombres (frass) dans les galeries et au fond de la ruche.
  • Larves blanchâtres : cylindriques, mobiles, souvent cachées derrière des ponts de cire ou dans les coins sombres.
  • Odeur de vieux tissu poussiéreux : un signe avancé d’infestation.

Sur les cadres stockés, le diagnostic est encore plus simple : si, en ouvrant une pile de hausses, vous voyez des fils blancs partout et des rayons transformés en dentelle, vous avez votre réponse…

Pourquoi certaines ruches sont plus touchées que d’autres

La teigne n’est pas un hasard, elle profite d’une combinaison de facteurs :

  • Colonies sous-dimensionnées sur trop de cadres : les abeilles ne peuvent pas défendre correctement l’ensemble du volume.
  • Ruches mal isolées ou humides : la chaleur douce, l’obscurité, l’humidité légère… c’est un paradis à teignes.
  • Vieux cadres jamais renouvelés : plus la cire est sombre et ancienne, plus elle attire les larves.
  • Débris accumulés au fond des ruches : un garde-manger pour les larves.
  • Présence d’essaims orphelins ou en déclin : défenses affaiblies, opportunité maximale.

La teigne, finalement, est souvent le symptôme d’un déséquilibre. En corrigeant ce déséquilibre, on lutte déjà contre elle.

Prévenir la teigne au rucher : la force avant la guerre

Si je devais garder une seule règle : gardez des colonies fortes sur un volume adapté. Le reste vient en complément.

Voici les piliers de la prévention naturelle :

  • Adapter le nombre de cadres à la force de la colonie : mieux vaut une ruche bien couverte sur 6 cadres qu’une colonie qui flotte sur 10. Réduisez, resserrez, mettez des partitions si nécessaire.
  • Éviter les recoins inutiles : corps vides, hausses laissées à moitié pleines, cadres en bordure jamais pondus… autant d’abris pour la teigne.
  • Entretenir un plancher propre : grattez, nettoyez les débris de cire, renouvelez les plateaux si nécessaire, surtout au printemps.
  • Renouveler les cadres régulièrement : remplacer chaque année une partie des vieux cadres par des cires gaufrées neuves. Une cire noire est un aimant à teigne… et un cumul de résidus divers.
  • Surveiller de près les colonies faibles : ruche orpheline, petite colonie après un essaimage, ruche tardive… soit on les renforce, soit on les regroupe, mais on évite de les laisser trainer seules.

En somme, plus vos abeilles occupent et contrôlent l’espace, moins la teigne a de place pour s’installer.

Gestion des cadres et du stockage : le grand théâtre de la teigne

Le lieu où la teigne fait le plus de dégâts, ce n’est pas toujours dans les ruches… c’est dans nos propres réserves. Les hausses de miel récoltées, les cadres de corps en attente, les cires de réserve : un véritable buffet si l’on n’est pas rigoureux.

Quelques principes simples pour protéger vos cadres :

  • Stocker au sec, à l’abri mais ventilé : un grenier bien aéré, un local lumineux non chauffé, un abri avec courant d’air… La teigne n’aime ni les courants d’air, ni les variations de lumière.
  • Éviter les piles trop compactes : plus c’est serré, plus c’est chaud et stable, et plus la teigne adore. Alternez les éléments, laissez passer un filet d’air.
  • Séparer les cadres avec couvain des cadres de miel clair : les vieux cadres à couvain sont les premiers ciblés.
  • Visites régulières : un coup d’œil toutes les quelques semaines en saison chaude permet d’agir avant la catastrophe.

Et surtout, si vous doutez… n’hésitez pas à utiliser le froid ou la chaleur, nos meilleurs alliés naturels contre la teigne.

Le froid, la chaleur et la lumière : trois alliés naturels redoutables

La teigne est sensible aux extrêmes. Sans produit chimique, on peut déjà faire beaucoup.

1. Le froid

Les œufs et larves de teigne ne résistent pas longtemps au froid intense :

  • Un passage de 24 à 48 h au congélateur (-18 °C) suffit à tuer l’ensemble des stades présents dans les cadres.
  • Vous pouvez ensuite stocker les cadres traités dans un endroit propre, sec, et si possible frais.

Certains apiculteurs organisent des « rotations » au congélateur après la récolte, en particulier pour les cadres de corps anciens ou ceux qui doivent être conservés longtemps.

2. La chaleur

La chaleur peut également être utilisée, mais avec prudence pour ne pas faire fondre la cire :

  • Des températures autour de 50–55 °C pendant un temps contrôlé peuvent tuer les stades de la teigne.
  • On utilise parfois des armoires chauffantes ou des caissons, mais il faut une bonne maîtrise de la température.

Le problème : au-delà, la cire commence à ramollir, puis à fondre. C’est donc une méthode plus délicate pour les petits ruchers amateurs, mais elle existe.

3. La lumière et l’air

La teigne aime l’obscurité chaude et stable. Pour la contrarier :

  • Stockez certaines hausses dans un endroit clair (sans soleil direct brûlant sur la cire, mais lumineux).
  • Privilégiez des endroits ventilés : courants d’air, ouvertures, grilles…
  • Évitez les caves sombres et humides, véritables maternités pour teignes.

Un apiculteur m’avait un jour confié : « Depuis que mes hausses passent l’hiver accrochées sous le hangar, au grand air, je n’ai presque plus de teignes. » Ce n’est pas de la magie, c’est de la biologie appliquée.

Méthodes naturelles complémentaires : odeurs, pièges et bonnes pratiques

Au-delà du froid et de la gestion du stockage, plusieurs solutions naturelles peuvent aider à limiter la pression de la teigne.

1. Les plantes et huiles essentielles répulsives

Certaines odeurs dérangent la teigne :

  • Feuilles de noyer
  • Feuilles de laurier-sauce
  • Lavande sèche

On peut les disposer en sachets (type gaze, tissu fin) entre les piles de hausses ou de cadres. Elles n’offrent pas une protection absolue, mais constituent une barrière supplémentaire.

Les huiles essentielles (lavande, thym, etc.) sont parfois utilisées, mais attention à ne pas imprégner les cires destinées à revenir dans les ruches. Privilégiez les plantes entières et modérez les quantités.

2. Les pièges à papillons de teigne

On peut piéger les papillons adultes à proximité du rucher ou dans le local de stockage :

  • Petits récipients avec un mélange vinaigre de cidre + eau + un peu de miel, parfois une goutte de levure pour la fermentation.
  • Pièges lumineux nocturnes dans le local de stockage (attention à ne pas attirer trop d’insectes non ciblés à l’extérieur).

Ces pièges ne résolvent pas tout, mais réduisent la pression globale.

3. La discipline sur le renouvellement de la cire

Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est probablement ce qui change le plus la donne à long terme :

  • Retirer régulièrement les cadres les plus noirs et les faire fondre (cire d’opercules + une partie de vieux cadres = cire d’apiculture plus saine).
  • Remonter des cires gaufrées neuves, que les abeilles bâtiront et occuperont rapidement.

Moins de vieux cocons, moins de débris incrustés… et moins d’attrait pour les larves de teigne.

Que faire face à une infestation dans la ruche ?

Malgré toutes les précautions, il arrive qu’une ruche se fasse réellement envahir. Dans ce cas, il faut agir, mais sans paniquer.

1. Évaluer la force de la colonie

Ouvrez calmement et posez-vous quelques questions :

  • La colonie est-elle encore populeuse et organisée, ou presque moribonde ?
  • Y a-t-il de la reine, du couvain récent, une activité à l’entrée ?
  • Les cadres sont-ils seulement colonisés en périphérie, ou largement détruits ?

Si la colonie est très faible et le couvain rare, il peut être plus sage de la réunir avec une autre ruche plutôt que d’acharner un traitement sur place.

2. Nettoyage et resserrage

Sur une colonie encore viable :

  • Retirez sans attendre les cadres trop infestés, surtout s’ils sont complètement tissés de fils.
  • Grattez le plancher et enlevez tous les débris, cocons, fils de soie et cadavres de larves.
  • Resserrez la colonie sur un nombre de cadres qu’elle peut réellement couvrir.
  • Ajoutez des partitions pour réduire le volume inutile.

Les cadres retirés iront soit à la fonte, soit au congélateur si vous souhaitez en sauver certains (peu atteints).

3. Stimuler et accompagner

Une colonie fragilisée a besoin d’un coup de pouce :

  • Un léger nourrissement (sirop léger au printemps, sirop plus épais en fin de saison) peut aider à relancer la ponte et l’activité.
  • En période propice, on peut renforcer avec un cadre de couvain frais prélevé sur une colonie très forte (en restant raisonnable pour ne pas affaiblir la donneuse).

Plus la grappe reprend de vigueur, plus la teigne aura du mal à revenir.

Et les produits chimiques dans tout ça ?

Vous aurez sans doute entendu parler de produits comme le paradichlorobenzène ou d’autres molécules utilisées autrefois pour protéger les cadres… Je vous invite à la plus grande prudence.

Nous travaillons avec un insecte extraordinairement sensible, qui transforme le monde végétal en nourriture pour l’homme. Charger nos cires de résidus chimiques pour lutter contre un parasite qui se gère déjà par la force de la colonie, le froid et l’hygiène, est-ce vraiment cohérent ?

Dans la plupart des ruchers amateurs et même professionnels bien organisés, les méthodes naturelles suffisent largement si :

  • on stocke correctement les cadres,
  • on maintient des colonies fortes,
  • on renouvelle régulièrement les rayons.

La teigne fait partie du décor. L’objectif n’est pas de l’éradiquer, mais de la remettre à sa place : en marge, et non au centre de notre pratique.

Apprendre à lire la teigne comme un message

Avec les années, j’ai cessé de voir la teigne uniquement comme un ennemi. Elle m’a appris à :

  • repérer plus tôt les colonies qui déclinent,
  • ne plus garder « au cas où » des cadres que les abeilles boudent,
  • mieux gérer mes réserves de cire, entre fonte et réutilisation,
  • respecter encore plus ces ruches qui, malgré les intempéries, tiennent bon sans laisser entrer l’ombre.

La nature a horreur du vide : si nous laissons dans nos ruches des espaces sombres, tièdes et abandonnés, quelque chose viendra les occuper. Souvent, ce sera la teigne. Mais si nous aidons nos abeilles à occuper pleinement leur maison, à la renouveler, à la garder propre, alors la teigne ne sera plus qu’une visiteuse occasionnelle, vite reconduite vers la sortie.

Protég­er vos colonies de la teigne, ce n’est pas seulement sauver quelques cadres de cire. C’est affiner votre regard sur l’équilibre du rucher, renforcer la santé globale de vos abeilles, et apprendre encore une fois qu’en apiculture, la meilleure défense reste l’harmonie entre l’homme, l’abeille… et les petites ombres qui rôdent autour.